J'ai beaucoup de chance. Je suis Français, et je suis Grec. Français par ma mère, Grec par mon père. Deux cultures qui ont tant apporté au monde, et qui ont en commun, peut-être, d'avoir fait de la beauté une nécessité quasi vitale. Deux héritages qui expliquent ce double rapport : à la modernité d'un côté, au temps long de l'autre. Le Luxe est ma langue maternelle. Et sans doute mon premier amour.
Vingt ans à m'y intéresser, à l'observer, à l'étudier et à mettre mon enthousiasme aux services des femmes et des hommes qui le font m'ont appris une chose : ce secteur fonctionne à l'envers. Faire monter les prix augmente le désir. La rareté est le produit lui-même. Un sac fabriqué à la main en dix-huit heures. Un prix qu'on ne comprend pas tout à fait, et c'est précisément pour ça qu'on le désire. Le luxe est un système de rituels et de mythes, une exigence portée à son paroxysme. Et, au fond, une insulte à la médiocrité.
Derrière ce choix, une conviction plus tenace : la beauté sauvera le monde. Dostoïevski le disait dans la bouche d'un prince. Je crois que c'est vrai, au sens propre. Le luxe, c'est le superflu. Et le superflu vaut tout, la preuve que la vie déborde la fonction. Saint Laurent le savait : il voyait les créateurs comme des faiseurs de feu, au sens de Rimbaud, ceux qui arrachent quelque chose d'incandescent pour le donner aux autres.
La tech, elle, est une modalité de l'époque. Une culture qui infuse nos vies plus que jamais. Et les outils que nous utilisons quotidiennement façonnent notre façon d'appréhender le monde. Nietzsche en a fait l'expérience : quand sa vue a décliné, il a adopté une machine à écrire. Son ami Köselitz a immédiatement noté le changement ; sa prose est devenue plus sèche, plus aphoristique. Nietzsche lui-même l'a écrit : « Nos outils d'écriture travaillent avec nous à la formation de nos pensées. » Dans son célèbre essai Is Google Making Us Stupid? publié en 2008, Nicholas Carr en a fait la thèse. C'était il y a 18 ans, et il avait raison.
Les agents IA ne vont pas seulement changer les canaux du luxe. Ils vont changer la grammaire même du désir. Et le luxe a toujours vécu de cette grammaire-là.
Car il y a un moment précis que le luxe a toujours contrôlé avec soin : la médiation entre le désir et l'acte d'achat. Le maître sellier du Faubourg, la conseillère de vente Chanel qui reconnaît votre visage à dix mètres ; toute la grammaire du luxe repose sur cette maîtrise de l'entre-deux. Aujourd'hui, quand un client demande à un agent quel sac acheter pour un dîner, il ne franchit plus le seuil d'une maison : il consulte un juge. Un agent ne vend pas. Il prescrit. Il n'incarne pas une maison, il arbitre entre maisons.
C'est ce dilemme-là que je suis venu poser sur la table.
Les agents d'aujourd'hui sont des LLMs : prédicteurs de tokens, encyclopédies sans corps, brillants mais aveugles au monde physique. Yann LeCun vient de démontrer en mars 2026 qu'une architecture à 15 millions de paramètres, entraînée sur un seul GPU, peut simuler la causalité physique mieux qu'un modèle mille fois plus grand. Le moteur va changer. AMI Lab et ses world models sont le prochain chapitre, financé à 3,5 milliards de dollars et publié en open source.
L'infrastructure compte plus que le modèle. Ce que les maisons construisent aujourd'hui — données, processus, doctrine — survivra à la prochaine révolution architecturale. Avec le sens que l'on donne aux algorithmes, la technologie guidée par les idées et la créativité des Maisons.
LUX ÆTERNA, lumière éternelle, clôt le Requiem de Mozart. En jouant avec les mots, j'ai voulu précipiter dans un nom une tension, un enjeu. La lumière se fait matière, le sacré prend corps dans l'objet. L'éternité se fait singulière, personnelle, incarnée et en résonance avec l'époque dans une formule presque anachronique. Le Requiem se clôt sur une prière pour ceux qui nous précèdent : le luxe est, à sa façon, ce que les hommes font pour ne pas disparaître. Affublée de ces deux voyelles, la locution prend un sens nouveau qui me plaît. LUXE ÆTERNAI : ce qui me meut, et ce qui m'émeut.
Ma newsletter hebdomadaire en est l'expression éditoriale ; mais elle est d'abord, pour moi, une pratique de pensée, une façon de maintenir une réflexion vivante dans la résonance d'une actualité qui apporte chaque semaine son lot de bouleversements. Une vigie pour guider les Maisons dans le développement des IA agentiques.
Au-delà de la newsletter, c'est aussi mon métier au quotidien : le conseil en IA agentique appliquée au secteur du luxe. Accompagner les Maisons qui veulent garder la main sur la grammaire du désir — du diagnostic à l'exécution.
Au fond, ce qui m'intéresse vraiment, c'est que le débat ait lieu. À l'intérieur des maisons, pas dans les conférences ou les rapports d'analystes. Il y a des endroits où la Tech conduira le Luxe vers de nouveaux territoires, lui apportera de nouvelles dimensions, comme elle l'a déjà fait, et sans doute pour le meilleur. Et puis il y en a d'autres où elle voudra l'attirer, et où le Luxe ne devra pas aller. L'arbitrage entre l'efficace et le désirable est l'un des dilemmes auxquels les Maisons doivent répondre dès à présent. Celles qui ne se font pas un avis éclairé sur l'IA agentique risquent de voir leurs arbitrages se faire sans elles : des choix qui, à force de compromis tacites, seront autant de coups de canif dans la fabrique du désir.
Tenir la tech en bride courte, ce n'est pas du conservatisme, c'est de la transformation.
C'est tout changer, pour que l'essentiel ne change pas.
— Mickaël Tsakiris
Paris, avril 2026