Édition #17 · W25 · 18 juin 2026 ← Retour au sommaire

Le double des clés

Le 12 juin, sur ordre de Washington, Anthropic a dû couper Fable 5 et Mythos 5 pour tous ses clients, partout, sans préavis. Ce n'est pas une panne, c'est un précédent : la disponibilité de ce qui fait tourner vos métiers ne tient plus à un contrat qu'on renégocie, mais à une décision politique sur laquelle vous n'avez aucune prise. La confiance ne protège plus rien. L'architecture, si.

Édition #17 — Le double des clés

La dépendance n'est pas une faute, mais la traiter comme un actif en est une — dès lors que cet actif ne vous appartient pas. Le 12 juin, sur ordre de Washington, Anthropic a dû couper ses deux modèles les plus puissants — Fable 5 et Mythos 5. La consigne ne visait pourtant que les utilisateurs non américains ; faute de savoir les isoler, le fournisseur a coupé pour tout le monde, partout, sans préavis. « The net effect of this order is that we must abruptly disable Fable 5 and Mythos 5 for all our customers to ensure compliance », écrit le fournisseur dans son communiqué du jour, suivi d'un « We apologize for this disruption to our customers ». Un fournisseur qui s'excuse de couper son propre produit, parce qu'on le lui a ordonné. Le modèle n'a vécu que trois jours — trop peu pour qu'une Maison y ait bâti quoi que ce soit. Mais le jour où une coupure frappera un modèle en service, ce ne sera pas la vitrine qui s'éteindra : ce sera le cœur opérationnel — l'agent qui prévoit la demande et arbitre l'allocation des stocks entre les points de vente, celui qui ajuste les prix marché par marché, celui qui pilote le réassort et la logistique. Rien de tout cela ne parle au client — et c'est justement là, dans l'invisible qui fait tourner la Maison, que la coupure ferait le plus mal.

Ce n'est pas une panne, c'est un précédent. Quand la disponibilité de ce qui fait tourner vos métiers ne tient plus à une relation commerciale qu'on relit et qu'on renégocie, mais à une décision politique sur laquelle vous n'avez aucune prise, la confiance ne protège plus rien. L'architecture, si.

Une pile d'agents n'est pas un outil de back-office : c'est un actif de marque, au même rang que la distribution ou le savoir-faire. J'appelle cela le patrimoine agentique — l'intelligence qu'une Maison possède, documente et transmet, là où d'autres se contentent de la louer. Le piège est sournois : le verrou reste invisible tant qu'on expérimente, et il devient mortel une fois passé à l'échelle — là, précisément, où les Maisons en sont aujourd'hui. Une Maison garde toujours le double des clés de ses ateliers ; pour l'intelligence qui fait tourner ses métiers, ce double n'existe pas encore.

Les chiffres disent l'illusion. Selon l'enquête Harris Poll menée fin 2025 pour Dataiku auprès de 600 directeurs informatiques, 74 % d'entre eux regrettent au moins un choix majeur de fournisseur d'IA des dix-huit derniers mois. On croit choisir librement ; un an et demi plus tard, on défend devant son conseil un choix qu'on ne peut plus défaire. Et le prix de la sortie n'est jamais que financier : c'est la qualité qui baisse, le service qui s'interrompt, le processus qu'on ne sait plus reproduire à l'identique, la maintenance qui s'éternise. Pour une Maison, la leçon est nue : le droit de sortie n'est pas la facilité de sortie. Les psychologues ont un nom pour ce décalage entre la sortie qu'on croit possible et celle qu'on subit : l'illusion de contrôle — on surestime toujours sa prise sur ce qu'on a confié à un autre.

Jeudi dernier, dans « La guerre du faux », je vous parlais du lancement de Fable 5. Le temps que vous me lisiez, Washington l'avait fait couper. Le risque, au fond, n'est pas américain : il est mono-fournisseur — il est de confier ce qui fait tourner une Maison, ses opérations, son e-commerce et sa connaissance client, à une seule main qu'on ne tient pas. La réponse n'est pas un drapeau de rechange, c'est la diversification intelligente de sa pile agentique : celle qui préserve, justement, le droit de revenir en arrière.

Une question. Si votre fournisseur de modèle vous coupait demain matin, combien d'heures avant que vos agents repartent — ceux qui anticipent vos ventes, pilotent votre logistique, font tourner votre e-commerce ? Et le savez-vous, ou l'espérez-vous seulement ?

Pourquoi « Le double des clés » ? Parce qu'une Maison ne confie jamais l'unique exemplaire d'une clé. De ses ateliers, de ses coffres, de ses réserves, elle garde toujours un double — pour entrer le jour où la première serrure se grippe. Sa stack agentique devrait suivre la même règle : un second fournisseur déjà câblé, une donnée prête à rediriger, de quoi rouvrir la porte sans attendre le bon vouloir d'un tiers. Le double des clés, ce n'est pas de la défiance. C'est la condition pour rester maître chez soi.

Bienvenue dans LUXE ÆTERNAI : mon décryptage hebdomadaire sur ce que les agents IA changent, ou ne changent pas, pour les Maisons de Luxe. Je suis Mickaël Tsakiris. Vingt ans dans le Luxe, côté Maisons et agences digitales, de Saint Laurent à LVMH en passant par Dior, Chanel et Hennessy. J'accompagne les Maisons et les dirigeants qui veulent transformer l'IA agentique en avantage concurrentiel sans renier leur ADN. Bonne lecture !

Sources :

TL;DR

L'essentiel de la semaine.

  • Le 12 juin, sur ordre de Washington, Anthropic a coupé Fable 5 et Mythos 5 pour tous ses clients, partout — premier modèle de pointe déjà en service débranché par un État. Pas une panne : un précédent (le récit complet plus bas).
  • Ce n'est pas « un outil » qui est menacé, c'est le patrimoine agentique d'une Maison — l'intelligence invisible qui fait tourner ses opérations, sa logistique, son pricing et son e-commerce, et qu'elle croyait posséder alors qu'elle ne faisait que la louer.
  • Le piège n'est pas américain, il est mono-fournisseur. Remplacer Anthropic par Mistral parce qu'il est français, ce n'est pas devenir indépendant : c'est changer de bailleur. La souveraineté tient à une architecture à plusieurs portes de sortie, pas à un drapeau.
  • La dépendance au modèle prend trois formes : le prix qui double sans prévenir, l'inclus qui devient payant (Anthropic, le 15 juin), le modèle qu'un État ou une panne vous coupe. Chacune a sa parade outillée — routage entre plusieurs modèles, fournisseurs câblés en repli, plan de continuité écrit.
  • Le multi-modèle n'est plus l'avant-garde, c'est l'infrastructure : 81 % des DSI prévoient au moins deux fournisseurs en 2026 (Harris Poll/Dataiku), et des passerelles comme LiteLLM ou OpenRouter rendent la bascule possible sans réécrire l'agent.
  • Résidence n'est pas souveraineté : un cloud américain hébergé en Europe reste soumis au CLOUD Act. Le seul test — qui peut être contraint par un juge de couper l'accès ?
  • Cette semaine, le Luxe parade ses agents à VivaTech (17-20 juin), pendant que se pose la vraie question : qui pilote l'agent, la Maison ou la plateforme qui le lui a vendu ?
  • Jeudi prochain (#18) : la facture la plus lourde, l'humaine — rebrancher un modèle prend des mois, reconstruire un métier qu'on a laissé s'atrophier prend des années.
Le paradoxe de la semaine

Elle provisionne tout. Sauf ce qui fait tourner tout le reste.

Une Maison provisionne tout ce qu'elle voit venir. Le cours de l'or qui s'envole et grignote la marge joaillière, le change qui mange une collection vendue en dollars, le fournisseur unique d'une matière rare dont on sécurise l'accès en entrant à son capital, la contrefaçon qu'on tient à distance à coups de brigades juridiques, les stocks qu'on assure jusqu'au dernier carré de soie : pour chaque risque visible, un plan, une couverture, une seconde source. C'est sa discipline depuis deux siècles, et elle l'exerce mieux que n'importe quelle industrie.

Le seul risque qu'elle n'a pas provisionné, c'est celui qui fait tourner tous les autres. L'intelligence agentique est en passe de devenir le chef d'orchestre invisible de la Maison — elle prévoit la demande, alloue les stocks, orchestre la logistique, fait tourner l'e-commerce — et presque personne n'a écrit le plan du jour où elle s'éteint. On assure la matière ; on a oublié d'assurer ce qui la pilote. Le 12 juin a envoyé la facture, ou plutôt « un avertissement sans frais », comme on dit.

Ce qui bouge

Trois signaux cette semaine.

Trois signaux forts cette semaine.

Shoptalk Europe a fait monter le Luxe sur la scène agentique. À Barcelone, du 9 au 11 juin, sous un thème qui dit tout (« Where AI and human ingenuity meet »), les maisons ont envoyé leurs opérationnels, pas leurs futurologues. Mark Elkins, qui dirige l'e-commerce mondial de L'Oréal, a partagé la scène avec Google pour une session au titre désarmant de franchise : « Agentic Commerce: What's Here, Real, and Next? ». Nadine Graf, présidente EMEA d'Estée Lauder, est venue défendre les résultats de sa transformation « Beauty Reimagined ». Alexis Rollier, COO Global de Sephora, a plaidé pour le commerce unifié — les magasins comme hubs d'expérience, la donnée alignée derrière. Le signal qui compte n'est pas dans les annonces, il est dans la composition de la table : quand L'Oréal parle d'agents, Google est assis à côté. La vraie question d'une Maison n'est pas « ai-je un agent ? », c'est « qui le pilote — moi, ou la plateforme qui me l'a vendu ? ». Tout le sujet de la semaine tient dans cette chaise voisine.

VivaTech est descendu sur les Champs-Élysées, et Guerlain en a fait une vitrine d'IA. Dimanche 14 juin, pour ses dix ans, le salon a quitté la porte de Versailles le temps d'une édition grand public en plein air sur la plus belle avenue du monde. Guerlain, installée de longue date au 68 des Champs-Élysées, y a déployé une activation LVMH × VivaTech dédiée à l'IA et à la création de contenu — la maison de la ruche au milieu des robots et des concours de prompts. Anecdotique sur le fond, révélateur sur la forme : le Luxe ne regarde plus l'IA de loin, il la met en devanture, à hauteur de trottoir. Deux siècles de récit maîtrisé, exposés un dimanche entre deux démos — la Maison qui contrôle son désir doit maintenant décider ce qu'elle confie à la machine, et devant qui.

Et au salon, du 17 au 20 juin, le Luxe déroule ses agents pour de vrai. LVMH y déploie « Dreamscape » — douze projets, onze Maisons et leurs partenaires technologiques. CELINE présente CELIA, un agent propulsé par MaIA, la plateforme interne du groupe, qui épaule les équipes de vente et le service client en boutique. Louis Vuitton dévoile une application branchée sur ChatGPT. Une autre Maison montre un agent qui génère son contenu marketing en tenant le ton de la maison. Le Luxe ne regarde plus l'IA agentique de loin : il la met en scène. Mais quand l'application de Vuitton tourne sur ChatGPT et que LVMH débat d'agents avec Google sur la grande scène, la question de cette édition revient, plus nette : qui pilote l'agent — la Maison, ou la plateforme qui le lui fournit ?

En appui, un chiffre qui cadre l'enjeu sans le résumer : selon le classement AI Luxury 25 (5W / Haute Living) publié le 9 juin, plus d'un tiers des acheteurs de Luxe démarrent désormais leur recherche par une IA plutôt que par un moteur classique. La porte d'entrée de la Maison se déplace — et celui qui tient la porte n'est pas la Maison. C'est précisément là que commence le sujet de la semaine.

Sources :

Les 3 qui comptent

Hors Luxe, ce qui pèse quand même sur les Maisons.

Trois signaux qui n'apparaîtront nulle part ailleurs dans cette édition — et qui parlent tous à la Maison, par ricochet.

1. Le « tout-agentique » est une mise en scène, pas un état du monde

Menlo Ventures a chiffré, dans son rapport annuel « The State of Generative AI in the Enterprise » (édition 2025), ce que les démos savent cacher : sur l'ensemble des déploiements d'IA en entreprise, seuls 16 % sont de vrais agents — capables de planifier et d'agir en boucle. Tout le reste est de l'automatisme à séquence fixe, du workflow grimé en intelligence. Pour une Maison, la conséquence est directe : avant de redouter — ou de promettre — un parcours client « piloté par un agent », il faut vérifier que la chose mérite encore ce nom, car c'est exactement cette confusion qui pousse à céder trop vite un conseiller, une vitrine, un fichier client à un système qui n'orchestre rien. On exige la preuve, pas le label.

2. L'AI Act n'est pas repoussé — le contresens, lui, prospère

On a lu partout que l'Europe « lâchait du lest » sur l'IA. Faux. Seules les obligations sur les systèmes à haut risque glissent à décembre 2027 (Digital Omnibus, accord du 7 mai) ; les règles sur les modèles à usage général et les pouvoirs d'exécution de la Commission, eux, tombent bien le 2 août 2026 — dans six semaines. Pour une Maison qui industrialise un agent de clienteling, de modération ou de tri du fichier client, l'échéance qui l'expose n'a pas bougé d'un jour. Le sursis qu'on lui a vendu n'existe pas.

3. Un marché de l'indépendance se structure — et il facture déjà

Deliverance AI est sortie du silence le 9 juin : un « OS agentique » multi-fournisseurs, conçu pour tourner hors CLOUD Act et en environnement cloisonné, qui revendique 6 M£ de revenu annuel récurrent (déclaratif, source PRNewswire). Le chiffre exact importe peu. Le signal, lui, est net : des clients paient déjà pour ne dépendre ni d'un seul drapeau ni d'un seul fournisseur. Pour une Maison habituée à doubler chacune de ses sources critiques, la réversibilité de sa pile d'agents cesse d'être une intention vertueuse pour devenir une ligne sur la facture — celle qu'aucun COMEX ne pourra longtemps ignorer.

Sources :

La story de la semaine

Trois jours en ligne, puis Washington a coupé le courant.

Le 9 juin, Anthropic met deux modèles en ligne : Fable 5, ouvert au public, et Mythos 5, en accès restreint — la pointe absolue de la génération. Trois jours plus tard, ils sont débranchés. Pas en panne : coupés, sur ordre d'un gouvernement.

Le 12 juin à 17h21, heure de New York, le secrétaire américain au Commerce Howard Lutnick adresse une directive à Dario Amodei, patron d'Anthropic — c'est la presse qui rapporte l'échange (Fortune, NBC, TIME). Au nom du contrôle des exportations et de la sécurité nationale, l'accès doit être fermé à tout ressortissant étranger. Le motif : un contournement de sécurité présumé sur Mythos, qu'Anthropic conteste. Seulement, Anthropic ne sait pas isoler les seuls utilisateurs visés. Alors elle coupe tout. Pour tout le monde, partout. Seul Opus 4.8, la génération précédente, est épargné. Dans son communiqué, le fournisseur s'excuse de débrancher son propre produit.

Le calendrier ajoute l'ironie. Le 10 juin — deux jours avant la coupure —, Amodei publiait un essai réclamant que l'État se dote du pouvoir de bloquer ou de retirer les modèles de pointe jugés dangereux. Il a obtenu le bâton, et l'a aussitôt reçu : le 12, Washington a coupé les siens. À l'arrière-plan, la Bourse — Anthropic a déposé son dossier d'introduction le 1er juin, OpenAI une semaine après, chacun valorisé autour de 900 milliards de dollars. Montrer la puissance pour soutenir la valorisation, réclamer qu'on l'encadre, se la voir couper : trois temps en douze jours.

Le renversement est là. Ce n'est pas un client qui se plaint de son fournisseur : c'est le fournisseur qui annonce qu'il n'a plus la main. La dépendance se jouait à deux — un client et son prestataire, liés par un contrat qu'on relit, qu'on renégocie, qu'on rompt. Le 12 juin, un troisième acteur s'est assis à la table, un État, et il a tranché à la place des deux autres. Le contrat ne valait plus rien, parce qu'Anthropic n'était plus maîtresse de ce qu'elle vendait.

C'est un précédent, pas un fait divers. Les contrôles à l'export sur l'IA existent depuis 2022, mais ils visaient les puces, le matériel, l'amont. Pour la première fois, semble-t-il, un État fait couper un modèle de pointe déjà déployé, en service, à l'œuvre dans les agents et les produits de millions d'utilisateurs. La géopolitique de l'IA ne se joue plus seulement dans les usines de semi-conducteurs : elle se joue dans l'accès au modèle, qu'un gouvernement peut fermer d'un matin à l'autre.

Et ce qui s'éteint avec le modèle n'est ni une vitrine ni un site : c'est le cœur opérationnel. Les agents qui, en coulisse, prévoient la demande, répartissent les stocks entre les boutiques, ajustent les prix marché par marché. Ce qui ne parle jamais au client — et qui, ce matin-là, s'est tu pour qui avait tout misé sur ce seul modèle.

Sources :

On décode — Le patrimoine agentique

Pouvoir changer de modèle sans jamais changer de Maison.

La coupure du 12 juin n'a pas seulement débranché des agents. Elle pose une question de fond : qu'est-ce qu'une Maison possède vraiment de l'intelligence qui fait tourner ses métiers — et qu'est-ce qu'elle ne fait que louer ?

Une Maison vit sur deux horloges. Celle du trimestre — cotée, comptable devant ses actionnaires, des résultats à tenir. Et celle de la décennie : sa valeur tient à un patrimoine qui se transmet et qu'aucun trimestre ne fabrique — le savoir-faire, les archives, la relation client. L'intelligence qui irrigue désormais ses métiers appartient à cette seconde horloge. C'est ce que j'appelle le patrimoine agentique : la pile d'agents qu'une Maison possède, documente, gouverne et transmet. La plupart ne la possèdent pas. Elles la louent, et croient le contraire.

Le malentendu tient à une habitude de gestion saine. Partout, un bon dirigeant technique mutualise : un seul outil de relation client, une seule solution e-commerce, un prestataire par fonction. Entretenir deux fois la même brique coûte cher, alors on simplifie. L'IA agentique est la première exception, et elle est inédite. Là où l'outil de relation client reste cantonné à un métier, le modèle qui fait tourner les agents est transversal : il touche les opérations, la logistique, le pricing, le service, tous les flux d'un coup. Confier cette couche-là à un fournisseur unique, c'est une dépendance d'une ampleur sans précédent.

Et ces déploiements ne sont plus des pilotes. Chez Pandora, un agent bâti sur Salesforce Agentforce résout 60 % des demandes clients sans intervention humaine, sur 45 000 conversations par mois. Mandarin Oriental fait peser ses déchets de cuisine par une IA de vision — moins 36 % de gaspillage, 207 000 dollars économisés par an sur quatre hôtels (Winnow) — et a vu son chiffre de room service grimper de 54 % avec un assistant de commande (IRIS). Prada pilote depuis avril sa production de maroquinerie et son approvisionnement sur la plateforme o9. Coty vise vingt millions de dollars d'économies en confiant sa prévision de demande à l'IA. Service, cuisine, production, supply chain : ce ne sont plus des vitrines branchées sur un modèle, ce sont des métiers — chacun loué à un fournisseur, chacun une dépendance que presque personne ne gouverne comme un actif.

Cette dépendance se retourne de trois façons — chacune avec sa parade, déjà outillée, toutes au même étage : celui du cerveau qui planifie et orchestre, qu'on peut découpler du modèle qui l'exécute.

Le prix qui grimpe sans préavis

Un fournisseur révise ses tarifs, vous subissez. OpenAI facture sa dernière génération, GPT-5.5, au double de la précédente. Pour une Maison qui a confié à un agent la prévision de la demande sur cinquante marchés, ce n'est pas une ligne de tableur : c'est une marge qui se redessine du jour au lendemain. La parade : un routage qui répartit le travail entre plusieurs modèles selon la tâche — le calcul de routine vers le moteur bon marché, l'arbitrage difficile vers la pointe — et bascule si l'un déraille. Des passerelles le font déjà sans réécrire l'agent : LiteLLM, open source, ou OpenRouter. Gartner anticipe que 70 % des équipes qui font tourner plusieurs modèles passeront par ce type de passerelle d'ici 2028, contre un quart en 2025. Le multi-modèle n'est plus l'avant-garde, c'est l'infrastructure qui se standardise.

Le forfaitaire qui devient « pay as you go », ou l'inclus qui devient payant

Plus sournois, parce qu'on l'a vécu cette semaine. Un service compris dans un forfait en sort et passe au prix fort : le 15 juin, Anthropic a sorti l'usage automatisé de ses forfaits Claude pour le facturer plein tarif. Boris Cherny, chez Anthropic, l'assume — ces forfaits « n'ont jamais été conçus pour la demande continue et automatisée de ces outils ». La parade : séparer l'orchestration du modèle, mesurer ce que coûte chaque agent, garder une alternative prête à brancher. L'argument est imparable, parce que le fournisseur construit lui-même le repli — Claude Code embarque un réglage qui bascule sur un modèle de secours en cas de surcharge, et la documentation d'Anthropic note que « plusieurs grandes entreprises » passent par LiteLLM pour gouverner plusieurs fournisseurs à la fois.

Le modèle que l'on coupe

La coupure, la panne, la décision réglementaire — le 12 juin en est le cas extrême, raconté plus haut ; l'an dernier, OpenAI est resté à terre plus de quinze heures d'affilée. La parade ne s'appelle pas « un fournisseur de rechange » : c'est un deuxième, puis un troisième fournisseur déjà câblé et testé, quel que soit son pays, doublé d'un plan de continuité écrit — pas pensé, écrit, comme une Maison écrit son plan de rappel produit avant la crise. Mistral y prend place comme une brique du portefeuille : ses modèles en licence ouverte se câblent en repli, et son ancrage européen compte — mais il reste une option parmi d'autres, pas le remplaçant souverain qui réglerait tout. Deliverance AI, sortie de l'ombre début juin, vend déjà un système agentique multi-fournisseurs hors CLOUD Act : des clients paient pour ne dépendre ni d'un drapeau ni d'un fournisseur.

Reste un mot à remettre à sa place : la souveraineté. Un cloud américain avec un centre de données en Île-de-France vend de la résidence — vos données dorment en Europe —, pas de la souveraineté. Tant que la maison mère relève d'un tribunal américain, le CLOUD Act s'applique où que soient les données. Le seul test qui vaille : qui peut être contraint par un juge de couper l'accès ?

Posséder son patrimoine agentique, ce n'est pas tout internaliser — c'est garder la main au bon endroit. Un agent qu'on ne peut pas débrancher de son fournisseur en une journée n'est pas un actif, c'est une dette au bilan. Le piège n'est pas américain, il est mono-fournisseur : la seule souveraineté qui tient, c'est de multiplier les prestataires et de posséder ce qui ne se loue pas. La compute, elle, se loue sans honte — à plusieurs, justement. Ce qui se possède et se transmet, c'est la donnée, la distribution, la relation client, et la logique qui orchestre les agents. Le patrimoine agentique d'une Maison, c'est exactement cela : pouvoir changer de modèle sans jamais changer de Maison.

Sources :

Ma question indiscrète

Tout chez un seul, ou plusieurs portes de sortie ?

À un ou une DSI/CTO de Maison.

Diversifier vos fournisseurs d'IA ou tout mutualiser chez un seul : vers quoi penchez-vous, vraiment — et est-ce le même arbitrage selon qu'on pilote un grand groupe ou une Maison indépendante ?

La question n'est pas rhétorique. Le grand groupe a les moyens de tenir plusieurs prestataires de front, mais tout à gagner aussi aux économies d'échelle du guichet unique. La Maison indépendante n'a pas les ressources pour entretenir dix piles en parallèle — et se retrouve tentée par le fournisseur unique, là précisément où elle est la plus exposée. Le risque et la capacité de s'en prémunir ne sont pas alignés. C'est tout le problème, et je n'ai pas de réponse unique qui vaille pour les deux.

Le terrain tranche mieux que la doctrine : c'est sur cet arbitrage que se sépareront les Maisons qui décideront de celles qui subiront.

Dans ma reading list

Pour creuser.

  • Empire of AI, Karen Hao (Penguin Press, 2025). L'enquête qui montre comment une poignée d'acteurs ont concentré la puissance de calcul. Pour saisir pourquoi votre fournisseur tient, lui, tous les leviers.
  • Chip War, Chris Miller (Scribner, 2022). La guerre des semi-conducteurs et des contrôles à l'export. Le précédent du 12 juin n'en est que le prolongement logiciel — et il se lit comme un thriller géopolitique.
  • The Coming Wave, Mustafa Suleyman (Crown, 2023). Le cofondateur de DeepMind sur une technologie qu'on ne contient plus. Posée par quelqu'un qui la construit, une seule question : peut-on encore garder la main ?
  • La dépendance technologique aux logiciels et services cloud américains, CIGREF / Asterès (avril 2025). Le chiffrage de ce qu'on appelle « souveraineté » : 264 milliards d'euros qui partent chaque année vers les fournisseurs américains, et un CLOUD Act qui prime même sur les données hébergées en Europe.
Coming next

Le secteur passe à l'épreuve des chiffres.

Les prochaines semaines passent le secteur à l'épreuve des chiffres. Du 23 au 28 juin, la mode masculine défile à Paris ; la Haute Couture suit, du 6 au 9 juillet. Puis viennent les comptes : LVMH publie son premier semestre le 28 juillet, les autres groupes dans la foulée — on y lira, ou non, la trace de l'IA dans les marges. Et le 2 août, l'Europe arme ses pouvoirs sur les modèles à usage général : première échéance où la dépendance dont nous parlons cesse d'être un débat pour devenir une obligation.

Derrière chaque date, la même question : qui tient les clés ? Luxe oblige !

Sources :

— Mickaël Tsakiris
Paris, jeudi 18 juin 2026